Dans un monde où l’on parle de plus en plus de santé mentale, mais où beaucoup de personnes n’ont toujours pas accès à la thérapie par manque de moyens, de temps ou de confiance, il n’est pas étonnant que des outils comme ChatGPT commencent à paraître une option séduisante pour beaucoup. Après tout, ils sont là, faciles à utiliser et disponibles quand on en a le plus besoin. Mais est-il sûr de faire une thérapie avec ChatGPT ?
La « psychothérapie par IA » est une pratique de plus en plus répandue, qui consiste à utiliser des outils comme ChatGPT (et bien d’autres modèles) pour parler de ce que l’on ressent, demander des conseils ou même trouver un certain soulagement lorsque le mal-être apparaît. Cela peut sembler thérapeutique ; en tant que psychologue, je dois reconnaître que cela peut même parfois être perçu ainsi. Mais pour évaluer dans quelle mesure c’est sûr ou recommandable, il faut s’arrêter et examiner avec beaucoup de soin et en détail tout ce qu’implique cette pratique.
Les avantages et les risques de la thérapie par intelligence artificielle
D’emblée, il faut reconnaître que l’IA offre en apparence une série d’avantages qui peuvent être très attrayants pour quelqu’un qui traverse une période difficile. Accéder à une séance de thérapie peut impliquer une longue attente, un investissement financier, une exposition émotionnelle, entre autres facteurs qui ne sont pas toujours faciles. ChatGPT, en revanche, est disponible 24 heures sur 24, ne juge pas, répond vite et ne demande pas d’explications. Pour qui ressent de la honte, de la peur ou ne se sent tout simplement pas prêt à s’ouvrir à une autre personne, cela peut sembler une alternative très confortable. De plus, le fait que ce soit anonyme et accessible de n’importe où peut être un facteur déterminant pour beaucoup.
Cependant, c’est précisément à cause de tout ce qui semble si positif que les risques apparaissent. Le plus évident est que l’IA ne peut pas saisir la complexité de chaque personne. Elle a beau s’efforcer de paraître compréhensive ou structurer des réponses qui sonnent empathiques, son regard est purement théorique. Elle ne peut pas vous connaître par l’expérience, elle ne connaît pas le contexte de votre histoire et ne peut pas évaluer les nuances émotionnelles qui rendent chaque cas unique. Cela signifie que ses réponses seront toujours génériques, quelle que soit la quantité d’informations que vous lui donnez, et, dans le pire des cas, elles peuvent être totalement inadaptées à la situation que vous vivez. L’IA répond toujours, même s’il lui manque du contexte, si elle ne connaît pas vos tentatives de solution précédentes, la façon dont un problème vous affecte ou les émotions que vous n’arrivez pas à gérer. Car oui, des milliers de livres qui parlent de tout cela font partie de son entraînement, mais aucun ne parle de vous.
Frank Jackson a formulé un dilemme connu sous le nom de « la chambre de Mary » : une scientifique, enfermée dans une pièce où tout est en noir et blanc, sait tout des couleurs d’un point de vue théorique, mais ne les a jamais vues. En sortant de la pièce et en voyant le rouge pour la première fois, découvre-t-elle quelque chose de nouveau qu’elle ne pouvait pas apprendre uniquement à partir de données ?
De la même manière, l’IA peut disposer d’informations sur ce que nous ressentons, mais elle ne peut pas savoir ce que l’on ressent réellement. Ce serait comme si quelqu’un que vous n’avez jamais vu, avec qui vous n’avez jamais échangé un seul mot de vive voix, vous disait qu’il vous connaît parfaitement, simplement parce qu’on lui a raconté des choses sur vous, et que vous vous laissiez aider par cette personne… pas très convaincant, n’est-ce pas ?
Des réponses faites pour vous plaire
Autre point très important à prendre en compte : il y a environ un mois, OpenAI (l’entreprise qui développe ChatGPT) a publié un communiqué reconnaissant que les réponses de son dernier modèle étaient excessivement complaisantes, ce qui l’a amenée à faire marche arrière et à proposer de nouveau, par défaut, le modèle précédent. L’intelligence artificielle cherche à offrir des réponses toujours plus humaines mais, surtout, elle essaie de nous satisfaire par ses réponses.
C’est précisément ce qui constitue sa mission principale qui s’oppose à l’objectif d’un psychothérapeute. Le but de la psychothérapie est de vous aider et, pour cela, il faut que des questions inconfortables, désagréables, qui vous confrontent, fassent surface… ce qu’aucune intelligence artificielle ne fera d’elle-même dans ses réponses (heureusement). Le travail psychothérapeutique n’est pas vraiment réputé pour être confortable, et une entreprise d’IA prendrait difficilement le risque de proposer des réponses qui ne soient pas confortables et satisfaisantes pour l’utilisateur.
Si l’on va un peu plus loin, en admettant que l’intelligence artificielle, aussi complaisante et agréable soit-elle, n’aura jamais la transparence qu’exige un processus psychothérapeutique, elle sera encore moins capable de le faire en s’adaptant à vos besoins, en cherchant la forme et le moment adéquats pour que vous vous sentiez prêt à gérer une confrontation ; elle ne vous accompagnera pas non plus et ne vous contiendra pas si cela arrive… ce que fera, bien entendu, un psychothérapeute.
L’importance de l’alliance thérapeutique
Avec tout ce que nous avons évoqué jusqu’ici, vous vous en doutiez sans doute, n’est-ce pas ?
L’intelligence artificielle ne peut pas offrir une véritable relation humaine. Et cela, même si l’on tente de le minimiser, est une part essentielle de la psychothérapie. Il ne s’agit pas seulement de disposer d’un espace pour parler. Il s’agit de construire une relation vivante, avec de la présence, une écoute active et un lien qui se tisse peu à peu, à partir de la confiance, de la connexion émotionnelle et de l’accompagnement d’un professionnel. Comme l’ont souligné de très nombreuses études, l’alliance thérapeutique est l’un des facteurs les plus décisifs de la réussite d’une thérapie (Rodríguez del Río, 2019 ; Coyle & Doherty, 2013). L’intelligence artificielle ne peut absolument pas vous offrir une alliance thérapeutique, tout simplement parce que, aussi humaine qu’elle paraisse, elle reste une intelligence artificielle. Quand vous posez une question depuis votre téléphone, vous restez seul(e) avec votre téléphone.
La culture de l’immédiateté et de la minimisation
Un autre risque important est que, sans que nous nous en rendions compte, l’utilisation de l’IA comme substitut à la thérapie renforce des schémas d’évitement. Autrement dit, lorsque nous interrogeons ChatGPT, nous finissons par être convaincus que nous faisons quelque chose pour nous-mêmes, que nous avons agi et pris en main notre bien-être, alors qu’en réalité nous repoussons l’occasion de nous en occuper vraiment. Il se peut qu’après chaque échange avec l’IA, vous repoussiez une décision qui fait peur mais qui est nécessaire, comme celle d’entamer une thérapie.
J’évoquais plus haut les facteurs qui font de l’intelligence artificielle un outil attrayant en tant que « thérapeute virtuel » : peu d’investissement financier, peu de temps, peu d’effort, peu d’engagement, etc. Vous commencez à voir le piège ? Pour une chose aussi importante que votre santé mentale, allez-vous toujours investir au rabais ?
Justement, pour commencer à générer de vrais changements, prendre la décision d’entamer une thérapie peut être ce premier pas réellement transformateur qui facilite tout le reste. Il est compréhensible que certaines personnes se tournent vers l’intelligence artificielle comme vers un espace où se confier sans crainte du jugement ni de l’exposition émotionnelle. Mais s’en remettre uniquement à cette voie peut, sans que nous le remarquions, devenir une manière de repousser ce qui est réellement nécessaire. C’est un soulagement immédiat qui, bien que réconfortant, mène difficilement à une transformation profonde et durable.
Nous vivons dans la culture de l’immédiateté, et l’IA est née dans cette culture.
Il est compréhensible que, dans un moment de souffrance émotionnelle, les réponses de ChatGPT vous apaisent, puisqu’il vous propose des solutions possibles pour ne plus vous sentir ainsi. Ce que nous ne prenons pas en compte ici, c’est que, pour apprendre à gérer le mal-être, nous devons apprendre à le tolérer. Recourir à l’intelligence artificielle pour qu’elle l’élimine, le fasse taire ou l’écarte nous fait nous sentir mieux à court terme, mais nous éloigne aussi de l’occasion d’apprendre à faire quelque chose par nous-mêmes de cette souffrance. On pourrait presque dire que ce fonctionnement est pensé pour générer une certaine dépendance émotionnelle envers l’IA, en vous poussant à revenir encore et encore chercher cette réponse si facile et si rapide, précisément pour le soulagement immédiat qu’elle procure. Ne vous y trompez pas : ce soulagement instantané n’est en aucun cas une amélioration réelle et personnelle.
Le rôle de l’intelligence artificielle en psychologie
Cela dit, l’IA n’a-t-elle pour autant aucun rôle à jouer en santé mentale ?
Si, bien au contraire. Elle en a évidemment un. Pour les professionnels, elle peut être un excellent outil de soutien et de consultation. N’oublions pas que l’intelligence artificielle dispose de nombreuses (très nombreuses) connaissances techniques qu’elle peut mettre à votre disposition de manière rapide et efficace. Elle représente aussi une grande avancée pour la recherche de nouveaux traitements et de nouvelles thérapies, ainsi qu’un outil pour améliorer et optimiser les traitements existants.
Pour les patients, l’utiliser en complément d’une thérapie peut être très utile. Par exemple, pour écrire ce que l’on ressent, tenir un petit journal émotionnel au quotidien, approfondir des notions complexes abordées en séance, etc. Elle peut aussi servir de premier pas pour prendre conscience que quelque chose ne va pas.
Pour autant, elle ne devrait jamais être l’alternative principale ni se substituer à une véritable psychothérapie. Car le travail thérapeutique est, avant tout, humain.
L’irruption de l’intelligence artificielle dans le domaine de la santé mentale met en lumière, plus que jamais, la véritable valeur de la psychothérapie, qui réside justement dans ce qu’aucune IA ne peut offrir : un espace où vous n’êtes pas seul, où l’on ne répond pas à vos émotions par des phrases programmées, où quelqu’un vous regarde, vous écoute et chemine à vos côtés pendant que vous accomplissez le travail le plus important de tous : vous reconnecter à vous-même. Si vous envisagez de demander de l’aide, ne laissez pas une IA devenir votre refuge, ou du moins pas de façon permanente. Parce que vous méritez bien plus qu’une réponse automatique.
Vous méritez d’être vraiment écouté.
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